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11 Sivan 5772 - vendredi 01 juin 2012
LE CAS DE MENAHEM
Défini par la capacité d’articuler deux notions contradictoires pour construire une question, le Daat a été au cœur de « ma nichtana », les 4 questions posées par le plus jeune enfant attablé à l’adresse de son père, à l’occasion des fêtes de Pessah qui viennent de se terminer.
Avec en contre-point, l’attention qu’il faut savoir porter à « eno yodéa lichol »,( l’enfant qui ne sait pas poser de question), et qui souffre de l’absence de Daat. Enfant pour lequel, semble se justifier davantage que pour les autres, la mitsva de « vehigadta levinh’a » (et tu raconteras à ton fils) si on observe que c’est à sa seule adresse que cette mitsva fondamentale de Pessah est mentionnée explicitement.
Le récit d’une séance dans le cadre de la psychothérapie du jeune Menahem âgé de 9 ans, va nous permettre d’illustrer ce que nous entendons par la clinique du Daat.
Menahem vient régulièrement me consulter pendant plusieurs mois, accompagné de sa mère, en raison de la souffrance qu’il éprouve à sa rendre à son école et des relations difficiles rencontrées avec les autres enfants. Ce qui, dans un premier temps, aurait pu s’apparenter à un symptôme scolaire lié à une difficulté d’adaptation à un nouvel environnement, révéla en réalité l’existence, chez Menahem, d’un fort sentiment d’insécurité psychique s’exprimant pour l’essentiel, par une parole illimitée qu’il ne parvenait pas à ponctuer et qui le conduisait régulièrement à perdre le fil de sa pensée. Menahem commence à raconter une histoire puis se trouve dans la difficulté de la poursuivre en rendant sa conclusion impossible, dans un contexte où la parole est marquée par des ruptures associatives entrainant de nombreux contre-sens.
Au cours de ces premières séances, Menahem évoque l’existence d’un père distant et indépendant dont il redoute particulièrement les colères.
La psychothérapie enregistre des progrès sensibles quant à la construction de sa parole, jusqu’au moment où, attendu à sa séance le lendemain d’une fête, soit à Isrou hag, je reçois Menahem en pleurs, accompagné de sa mère. Il est particulièrement en colère, refuse de parler : il ne voulait pas venir aujourd’hui, il était bien chez lui, il « profitait » de sa journée de vacances et il trouvait totalement injuste d’avoir à venir chez le psychologue, alors que ses frères continuaient à jouer. Au cours de la séance, sa mère cherche à l’apaiser en lui proposant le marché suivant: « si tu acceptes de parler avec monsieur Stora, je te redonnerai cette heure ce soir ». Mais à ma grande surprise, Menahem se saisit de cette proposition pour en modifier les termes : « Non ce n’est pas ça que je veux, je ne suis prêt à parler en séance que si tu me promets que ce soir, nous ne mangerons pas bassari ». A ce moment là, j’apprends que Menahem refusait de manger de la viande et que sa mère rencontrait les plus grandes difficultés à lui en proposer. Mais ce sont les mots employés par la mère pour répondre à sa demande qui permirent à Menahem de progresser dans la voie de la construction de son Daat, d’une manière insoupçonnée. Elle lui indiqua qu’il avait « profité » (c’est le même mot employé par son fils) jusqu’à maintenant de cette journée passée à la maison, en buvant du lait et en mangeant des yaourts, sans limite et qu’il pouvait bien accepter de manger de la viande ce soir.
Dès lors une équivalence s’établissait entre d’une part, la maison, le lait et la mère et d’autre part, la consultation chez le psychologue, la viande auxquelles je proposais à Menahem d’ajouter l’élément manquant dans cette équivalence, à savoir son père. Menahem accepta volontiers cette interprétation en précisant, en effet, qu’au même titre qu’il préférait le lait à la viande, il préférait sa mère à son père. Cette séance constitua un tournant dans la prise en charge psychologique de cet enfant, dans la mesure où elle avait fait advenir, certes la dimension du conflit mais dans un contexte de reconnaissance de la contradiction de deux termes, le lait et la viande ayant comme point d’origine, le rapport du père à la mère que Menahem s’était efforcé, ce jour-là, dans la souffrance, de devoir articuler.
Lorsque par la suite, je proposais à son père de se joindre à nous à l’occasion d’une séance et qu’il accepta, Menahem indiqua à sa mère lors de la séance qui suivit : « mon père et monsieur Stora se connaissent depuis longtemps, c’est d’ailleurs papa qui m’a accompagné en premier ici, puis, toi, tu as pris le relais ». Tout d’abord étonnée par les propos de son fils (qui n’étaient pas conformes à ce qui s’était passé), la mère prit la mesure qu’ils témoignaient assurément qu’un réaménagement psychique s’était produit chez Menahem et qu’à l’évidence, l’articulation lait-viande qui s’était construite au cours de la séance, avait permis de repositionner son père comme étant à l’origine d’un espace de parole pour lui.
Chlomo Stora psychologue clinicien psychanalyste 052 355 65 06